Enn Tizistwar Nou Pays par Nanda Pavaday

Mis à jour : 13 déc 2019


Texte reproduit avec l'aimable et amicale autorisation de Nanda Pavaday, car nous respectons aussi la propriété intellectuelle et artistique.

Linet parbriz J’ai commencé à avoir des problèmes de vue lorsque j’étais en Forme 5 au collège Royal de Curepipe. En ce temps-là, on avait nos classes de Physics dans les vieux laboratoires de science aménagées dans le bâtiment où étaient disposés des Bunsen Burners, des beakers, des test-tubes, des burettes et des pipettes pour les travaux pratiques des étudiants. Le cours était constitué de classes de théories où le professeur nous enseignait les lois régissant l’univers à travers des exemples de pommes qui tombaient des arbres, de pierres qu’on lançait en l’air et des trains qui filaient à toute vitesse d’un point A à un point B. De temps à autre, il interrompait ses explications pour aller au tableau écrire une formule que les élèves s’empressaient aussitôt de noter dans leur cahier. Ma vue a commencé à se détériorer progressivement sans que je m’en rende compte pendant que je restais à lire des livres jusqu’à tard le soir. Puis, un jour, j’ai réalisé que quelque chose n’allait pas quand j’ai commencé à avoir du mal à déchiffrer ce que le professeur écrivait au tableau. J’ai d’abord essayé d’y remédier en plissant les yeux pour concentrer mon regard tel un rayon laser, mais ma vue a continué à baisser, et j’ai dû me résigner à me lever de ma place pour m’approcher du tableau à chaque fois que le professeur écrivait quelque chose, avant de revenir à ma table et la noter dans son cahier. Étant un adolescent timide, je vivais cela comme une humiliation de montrer ouvertement cette faiblesse devant toute la classe mais je choisis de ne pas dire à mes parents qu’il me fallait porter des verres. Les lunettes coûtaient très chères et plus tôt dans l’année, mes parents avaient acheté une paire pour mon grand-frère qui lui prenait part aux examens de la HSC. Cela avait nécessité des grosses dépenses et je ne voulais pas leur causer des soucis additionnels. J’essayais donc de me débrouiller comme je le pouvais. Puis un jour dans la classe de Physics, le professeur a écrit une question dans un coin sur le tableau. Comme je ne voyais pas grand-chose, je n’ai pas porté attention à cela et à la fin de la classe, j’ai eu un choc de le voir prendre les cahiers des élèves pour la correction. Le jour suivant, il a rendu les cahiers, annonçant que c’était un test qui allait compter à la fin du trimestre. Sur 15 points, j’avais zéro. Pour ne pas échouer dans un sujet, il fallait avoir un minimum de 50 points sur 100. La situation m’embêtait mais je me disais qu’il me restait encore 85 points pour réparer les dégâts. Mais quelques semaines plus tard, le même scénario se produisit, et encore une fois, je reçus zéro sur 15. Après deux tests, j’avais zéro sur 30 et il me fallait maintenant obtenir 50 points sur 70. Le professeur nous annonça ce jour-là qu’il allait faire un dernier test le vendredi suivant, et précisa à l’avance que les questions allaient être très difficiles. Je rentrai à la maison ce soir-là la mort dans l’âme. Je m’étais rendu la tâche difficile : afin ne pas échouer, j’avais une très fine marge d’erreur dans un test qui s’annonçait difficile, et j’avais le handicap de ne pas bien voir le tableau. Pendant toute la durée de ce test, j’allais devoir faire des allers-retours devant la classe pour copier les questions avant de revenir à ma place et écrire les réponses dans mon cahier, perdant un temps énorme. Chaque jour, en rentrant à la maison, j’avais la gorge serrée en pensant au test qui arrivait. J’avais beau réfléchir, je n’arrivais pas à trouver comment m’en sortir. Le vendredi matin, je me suis levé avec un sentiment de malaise au ventre. J’ai commencé à me préparer pour aller au collège. Au moment de ranger mes affaires dans mon sac, j’ai remarqué les lunettes de mon frère posées sur la table. Contrairement aux autres jours, il n’était pas encore réveillé. Je me suis rendu à la cuisine et j’ai demandé à ma maman pourquoi mon frère était encore au lit au lieu de se préparer pour aller à l’école. Elle dit qu’il allait rester à la maison pour ses révisions. J’ai réfléchi rapidement et c’est là que j’ai eu une idée : j’ai demandé à ma maman de dire à mon frère de me prêter ses lunettes pour la journée. Elle a fait comme j’ai demandé sans trop comprendre pourquoi j'en avais besoin. C’est de cette façon que je me suis retrouvé à voyager dans le bus de l’école avec les lunettes de mon frère dans mon sac. Je n’avais aucune idée que chaque paire de lunettes avait un numéro de verre différent, et que les verres de mon frère ne correspondaient pas nécessairement à mes problèmes de vue. Dans ma tête, le monde était divisé entre les gens qui portaient les lunettes et voyaient bien et ceux qui n’en portaient pas. Et pour moi, pouvoir porter des lunettes me donnait la possibilité de ne pas échouer au test. J’ai gardé les lunettes de mon frère dans mon sac pendant toute la matinée, me débrouillant comme j’avais pris l’habitude de le faire les autres jours. Lorsque l’heure de la classe de Physics arriva, les étudiants marchèrent jusqu’au laboratoire avec une certaine appréhension. Nous avons pris place sur les hauts tabourets autour des tables en bois qu’il y avait dans le laboratoire, tandis que le professeur finissait d’écrire les questions sur le tableau. Il se tourna finalement vers nous et prononça la phrase tant attendue et redoutée: «You may start !». Je sortis alors les lunettes de mon frère de mon sac et les plaçai sur mon visage. Je me suis ensuite tourné en direction du tableau et avec un gros soulagement, vis que je pouvais lire les questions. Quelques-uns de mes amis remarquèrent mes lunettes et j’entendis des murmures : «Hey gett enn coup linett» et d’autres lancèrent quelques railleries «Eh ta, linett pare-brise». J’évitai de les regarder, me concentrant sur les questions qui étaient sur le tableau et commençai à répondre, sans plus attendre. Certaines questions étaient très dures mais je voulais vraiment y arriver, ressentant en moi l’énergie du désespoir. Je fis de mon mieux pour répondre à toutes les questions et réussis à compléter la dernière avant que le professeur ne dise, “Terminé !” J’allais aussitôt déposer mes papiers sur la table du professeur et remis tout de suite les lunettes dans mon sac avant de sortir de la salle. Plus tard dans la journée, certains amis me firent remarquer qu’ils m’avaient vu avec des lunettes mais personne n’insista, le sujet des conversations restait les questions de Physics que tout le monde avait trouvé vraiment difficile. Quelques jours après le test, le professeur arriva en classe et fit un discours sur le sujet, sur l’importance de connaître les lois de la physique, de savoir ce qu’elles voulaient dire, de savoir quand les utiliser, pourquoi les utiliser, comment les utiliser, savoir quand ne pas les utiliser, pourquoi ne pas les utiliser, etc. Enfin, il conclut en faisait l’éloge d’une personne qui avait remarquablement bien réussi le test. Cette personne c’était moi. Le professeur annonça les résultats du test, j’avais obtenu 62 points sur 70. Personne d’autre dans la classe n’avait eu plus de 50. Je me sentis comme sur le toit du monde. Le professeur m’appela devant la classe et me demanda quelle était mon équipe de football préférée. Il me donna ensuite une affiche de mon équipe qui était apparue le matin dans un magazine et qu’il avait gardée pour moi. Il semblait vraiment content de ma performance. Cela est resté, au fil des années comme l’un des moments de mes années de collège dont je suis le plus fier. Le soir, en rentrant à la maison, je pris tout mon courage pour parler avec ma maman et lui dire, le coeur en peine, ayant vraiment voulu de pas avoir à le faire : “Ma, mo pou bizin mett linett asterr parski mo pa trouvé dan class. Sinon mo pou fail mo l’examen.“ Le weekend suivant, ma maman m’emmena faire des tests chez un opticien à Rose Hill et on alla chercher mes lunettes une dizaine de jours plus tard. Mon premier regret au moment de les porter pour la première fois fut de me dire que je ne jouerai pas au football au niveau professionnel et ne réaliserai jamais mon rêve de marquer un but pour la sélection nationale en finale de Coupe du Monde. Ensuite il y a eu les petits soucis qui viennent avec le fait de porter des lunettes : on doit les enlever lorsqu’on fait du sport et lorsqu’on va nager, on ne voit rien lorsqu’il pleut, on les enlève aussi pour dormir et lorsqu’il y a un bruit pendant la nuit, on doit d’abord chercher ses lunettes avant d’aller voir ce qui se passe. Néanmoins, mes lunettes sont toujours avec moi pour me rappeler les valeurs profondes comme l’esprit de sacrifice et la solidarité entre membres d’une même famille, et dans les moments difficiles, me rassurent que nous recelons en chacun de nous des ressources insoupçonnées qui nous permettent parfois de nous surpasser et de réaliser de beaux exploits… Texte original, écrit et raconté par Nanda Pavaday © tizistwarnoupays


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