Une histoire de Nanda Pavaday - Tizistwar Nou Pays

Mis à jour : 13 déc. 2019


- Reproduite avec son aimable autorisation dans le respect de la propriété intellectuelle -

Leker mama

Je me souviens d'un jour lorsque j'avais 5 ans, je me tenais devant ma classe de la Std 1 à l'école Baichoo Madhoo et le caretaker est entré pour ranger et nettoyer la salle de classe. Il m'a vu debout seul devant la porte et m'a demandé pourquoi je n'étais pas en train de jouer dans la cour avec mes camarades de classe. Je lui ai dit que j'étais triste parce que ma mère était malade à hôpital. Le monsieur, qui s'appelait Maxime, a probablement été touché de voir la peine sur mon visage et il m'a dit: "Pa bizin to gagne traka, to mama pou bien li. Biento li pou revinn lakaz li. » Ensuite, il a jouté : « Ziska komié to konn compté, ziska 100 ? To mama pou vive ziska 100 ans. Mo koné parski bondié inn dirr moi. Linn dirr moi oussi ki enn zour to mama pou fier de so garson."

Quand mes frères et moi étions petits, nos journées commençaient selon un même rituel. On se réveillait le matin et en ouvrant les yeux, on appelait ma maman: «Ma! Ki ou pé fer?» On attendait d’entendre sa voix. Lorsqu’elle répondait «mo pé fer dithé» ou «mo pé dress linz», cela nous rassurait. On savait que tout allait bien dans le monde et que nous pouvions dormir encore quelques minutes. De la même manière, à notre retour de l’école, nous nous précipitions directement dans la cuisine pour dire: «Ma! Ki ou pé fer?» Nous avions d’abord besoin de la voir, avant de pouvoir boire notre tasse de thé et aller jouer.

Lorsque je suis parti à l’étranger pour mes études, je téléphonais à la maison et ma première phrase à celui qui décrochait le téléphone était toujours: «Kot mama été?» Et, plus tard, lorsque mes grands frères se sont mariés et sont allés habiter dans leur maison, ils passaient régulièrement chez nous et leur première question lorsqu’on leur ouvrait la porte n’était jamais ‘Ki pozition, to bien ?’ mais toujours: « Kot mama été?» On aurait pu se présenter devant eux la jambe plâtrée ou portant un pansement à la tête, la question aurait toujours été : « Kot mama été ? »

Quand ma maman avait 9 ans, elle a dû arrêter l’école pour s’occuper de ses frères et soeurs lorsque sa mère est tombée malade et est décédée quelque temps après. Elle a assumé la responsabilité de toutes les tâches ménagères et raconte qu’une fois, alors qu’elle n’était qu’une petite fille et faisait la cuisine, elle s’est laissé distraire et est allée jouer avec ses frères. Lorsqu’elle est revenue, le repas du soir avait complètement brûlé. Plus tard, quand son père est rentré du travail, il s’est mis dans une colère noire et l’a sévèrement frappé. Toutefois ma maman a courageusement encaissé la punition et ne s’est pas plainte. Plus tard, mon grand-père a eu des remords, et, après cet épisode, lui qui avait la réputation d’avoir un caractère violent, n’a jamais une seule fois élevé la voix contre ma maman ; jusqu’à la fin de sa vie, il lui a toujours adressé la parole avec un grand respect et beaucoup de révérence.

Plus tard, quand ma maman s’est mariée, un jour alors qu’elle emmenait mon frère à l’école maternelle, elle a vu un jeune couple se disputer au coin de la rue. Quelques minutes plus tard, sur le chemin du retour après avoir déposé mon frère devant sa classe, elle a vu le jeune garçon allongé inconscient au bord de la route. Elle comprit tout de suite qu’il avait bu du poison par amour pour la fille. Tandis que les autres passants restaient là à regarder, ma mère se précipita à la maison et apporta une bouteille de lait pour donner à boire au type dans une tentative désespérée de lui sauver la vie. Le jeune garçon, que personne ne connaissait car il n'habitait pas la localité, est malheureusement décédé dans les bras de ma maman lorsque l'ambulance est arrivée.

Quand j'étais petit, j'entendais cette histoire et je me disais que c'était dommage qu'elle n'ait pas pu sauver le jeune garçon. Maintenant je me dis que ça a quand même dû lui apporter du réconfort au garçon, après son geste de désespoir, de sentir qu'il n'était pas seul même loin de chez lui, qu'il a dû trouver un petit peu de foi en quittant ce monde dans les bras d'une maman, et que c'est peut-être plus dans ce but que le bon Dieu a voulu que ma maman soit là à cet instant.

Plus tard, lorsque la nouvelle s’est propagée dans la belle-famille de ma maman, tout le monde a commencé à respecter cette femme timide qui avait pourtant la force caractère et le courage de faire ce qu’elle pensait devoir faire en tant qu’être humain.

Quant à mon papa, ses parents lui avaient fait arrêter l’école alors qu’il n’avait que 7 ans pour aller travailler avec eux. Quand il a épousé ma maman, je crois qu’il a senti que, pour la première fois de sa vie, quelqu’un l’appréciait pour ce qu’il était, pas pour son travail. Il a vécu le reste de sa vie avec un sentiment de gratitude vis-à-vis de ma maman et plaisantait souvent en disant qu’il n’a levé la main qu’une fois sur elle : c’était lui passer une guirlande de fleurs autour du cou et l’épouser. En fait, quand ils étaient ensemble, ils parlaient si bas que même si mes frères et moi étions dans la même pièce, nous ne pouvions entendre ce qu’ils se disaient entre eux. Le jour de la mort de mon père, qui est arrivé de manière tragique, il resta longtemps inconscient et ne réagit que lorsque ma mère l’appela et lui donna du jus à boire. Jusqu’à la toute fin, il a gardé foi en elle et l’a traitée comme la chose la plus précieuse dans sa vie.

Avant cela, au milieu des années 70, le pays traversait une période très difficile et les familles avaient du mal à joindre les deux bouts. À ce moment-là, ma mère a commencé à travailler pour subvenir aux besoins de la famille, même si mon petit frère n’avait que 8 mois et que j’étais à peine plus âgé. Elle nous emmenait tôt le matin sur son lieu de travail, nous faisait nous asseoir à l’ombre et commençait à laver des linges. Mon frère et moi-même avons littéralement grandi en la regardant laver et repasser des vêtements. Bien vite, elle se retrouva à faire trois boulots par jour et n’avait souvent même pas le temps de s’arrêter pour déjeuner. Son argent couvrait les dépenses du ménage et l’achat de nos livres pour l’école. Elle nous réveillait tôt le matin et nous préparait du Complan et du Sanatogen pour nous encourager à étudier. Un jour, elle a entendu dire que des jeux comme le Scrabble et Mastermind rendaient les enfants intelligents et elle les a achetés avec ses économies et nous les a offerts comme cadeaux pour la Noël.

En décembre 1979, après le passage du cyclone Claudette, il y a eu une coupure de courant dans tout le pays. Ma maman avait appris qu’on allait, ce jour-là, annoncer à la radio les résultats des examens de la CPE qu’on appelait en ce temps-là la petite bourse, et sans rien dire à personne, elle est allée emprunter une radio à piles à l’une de nos voisines pour que la famille puisse écouter l’annonce des résultats. C’est là que nous avons appris que mon frère était classé parmi les boursiers. Ce fut un moment de grande joie pour toute la famille, spécialement pour ma mère. La nouvelle s’est vite répandue dans notre localité et les gens ont commencé à ne plus nous voir que comme des petits garçons portant toujours des vêtements trop larges. Mon frère a été admis au collège du St Esprit et, quelques années après, j’ai été admis au Collège Royal de Curepipe et plus tard mon petit m’a rejoint dans la même institution. À l'époque, c'était un accomplissement considéré comme remarquable et cela a renforcé la réputation de ma maman dans le quartier et, parmi nos proches, en étant une faiseuse de boursiers. Les gens l’arrêtaient en chemin pour lui demander : « Ki ou secret pou ferr ou bann zenfan kontan apprann ? »

Mes frères ont chacun réussi dans leur propre domaine, remportant divers autres bourses et prix, à la fois au niveau local et à l’étranger. Ma mère était probablement la maman la plus fière de toutes lorsque mon jeune frère, le bébé de 8 mois qu’elle emmenait sur son lieu de travail, a remporté les deux premiers prix à la cérémonie des remises des diplômes. Un jour, Odile, la productrice de l’émission de cuisine KiTiKwi a interviewé ma maman. Après avoir passé tant d’années à cuisiner, ma mère prépare à merveille des plats traditionnels et des achards, et fait probablement le meilleur piment farci qui soit. Odile lui a demandé quel était son rêve le plus cher et ma maman a répondu: «Kan mo ti tipti, mo inn bizin aret lékol parski mo mama ti malad. Tou letan mo ti anvi ki mo zanfan kapav aprann lir ek ékrir.»

Un jour, un monsieur et sa femme qui habitaient non loin de chez nous sont venus voir ma maman car leur médecin leur avait annoncé une mauvaise nouvelle : leur bébé était gravement malade. En désespoir de cause, ils ont demandé à ma maman de devenir la mère spirituelle de l’enfant dans l’espoir qu’il guérisse. Ma mère a été touchée par cette demande et a prié pour l’enfant. Et miraculeusement, la santé du bébé s’est vite améliorée et les parents ont par la suite appris de leur médecin que l’enfant était complètement guéri. Depuis ce jour, l’enfant, maintenant un adulte, apporte un cadeau pour maman chaque année le jour de la Fête des Mères, ce depuis plus de 30 ans, et le jour de son mariage il a insisté pour que ma maman monte avec lui sur la scène pour participer aux cérémonies.

Au fil des ans, notre maison a été le foyer d'accueil de nombreux parents, oncles, cousins, cousines, grands-pères et grands-mères passant par des moments difficiles dans leur vie. Ils venaient, restaient quelques jours, quelques mois ou même quelques années, jusqu'à ce qu'ils aillent mieux. Mon papa et ma maman ont toujours eu le cœur assez grand pour tous les accueillir. Lors de la rénovation de notre maison, même les maçons ont développé un attachement pour notre chez nous, disant que c'était comme leur deuxième maison, mais je crois que c’était surtout parce que ma mère les traitait bien et leur faisait régulièrement des gâteaux à l'heure du thé. Ma maman, comme de nombreuses personnes vivant une vie simple, n'a jamais eu aucune reconnaissance nationale, elle n’est jamais parue en couverture d’un magazine féminin pour avoir été une fille, une sœur, une épouse et une mère remarquable. Il y a quelques années, une de nos proches, alors âgée de 94 ans, était malade dans le coma à l’hôpital. Pendant plusieurs jours, elle n’a ni ouvert les yeux ni parlé à personne. Le jour où ma mère est allée la voir, elle a discrètement glissé sa main et a tenu celle de ma maman. Tout le monde était surpris. Même dans un état de semi-conscience, elle avait reconnu la voix de ma maman et a tenu à lui dire, en quelque sorte : «Je suis heureuse que tu sois là.» Je ne pense pas qu’il existe de reconnaissance plus vraie et plus authentique dans la vie que de savoir que vous avez compté pour quelqu'un.

Le monde a changé de nos jours et beaucoup de gens considèrent qu'il est normal de faire des compromis sur ses propres valeurs pour réussir, de manipuler et de profiter des autres, autant de choses qui sont simplement impensables pour ma maman. Elle a connu beaucoup de tragédies et de malheurs au cours de sa vie mais elle les a tous surmontés grâce à sa résilience, son courage et son esprit de sacrifice. Aujourd’hui, elle s’occupe de ses plantes dans un jardin qu’elle a aménagé toute seule et prend soin de ses nombreux petits-enfants en leur cuisinant de bons petits plats. À leur tour, en rentrant de l’école, ces derniers se précipitent directement dans la cuisine et demandent: «Kot Appaye été?»

Dans un monde qui évolue à la vitesse de la technologie, on a tendance à oublier que la chose la plus précieuse au monde n'est pas notre smart phone, mais bien notre maman ; que la meilleure éducation que nous puissions acquérir dans la vie ne vient pas des universités les plus réputées au monde, mais de celle que nous recevons lorsqu’on apprend à valoriser et chérir nos parents ; que l'endroit le plus confortable n'est pas le siège arrière d'une voiture climatisée avec chauffeur, mais n'importe où aux côtés de notre maman ; que ce qui nous portera plus loin partout dans le monde n’est pas nos cartes de crédit mais les valeurs telles que la résilience, le respect de soi et le courage que nous apprenons de nos parents; que le meilleur des Happy Hours n’est pas dans un endroit branché avec une boisson à la main en compagnie de nos amis mais lorsque nous nous donnons la peine de nous asseoir et prendre une tasse de thé préparée des mains de notre maman; que la meilleure reconnaissance au monde n'est pas celle d'une quelconque prestigieuse institution, mais la fierté dans les yeux de nos propres parents et que, peu importe notre âge, la chose la plus agréable à tenir dans notre main n’est pas un gros chèque mais la main de notre maman. Un jour, la technologie arrivera à faire tout ce que l'être humain peut faire, mais elle ne pourra jamais remplacer leker enn mama.

Merci et joyeux anniversaire à ma maman, Mala, à qui je souhaite de vivre jusqu'à 100 ans et plus, comme le bon Dieu a un jour promis à Maxime.


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