Au galop !


Merci à Nanda pour sa collaboration amicale !

Quand nous étions enfants, aller au Champ-de-Mars avec notre papa était pour nous l’équivalent d’une visite à Disneyland, la promesse d’une expérience mémorable dans un monde de fantaisie. On se levait tôt et choisissait avec soin nos vêtements pou al get lékours souval. On voyageait par bus pour aller en ville et, de la gare, marchait vers le centre, découvrant avec émerveillement les boutiques, commerces et bâtiments longeant les rues de Port-Louis. À mesure qu’on avançait, on rencontrait une foule de gens convergeant dans une même direction, donnant l’impression de se rendre à un lieu de pèlerinage.

Finalement, on arrivait dans l’enceinte du Champ-de-Mars et au moment de traverser la grande piste, notre papa nous disait : «Isi mem ki souval galoupé.» Avant nous, de nombreuses générations de Mauriciens ont foulé cette piste qui se trouve être un des plus vieux hippodromes au monde, comptant plus de 200 ans d’existence.

En entrant sur la plaine du Champ-de-Mars, les parents disent habituellement aux petits enfants : «Trap mo lamé pou to pa perdi.» La plaine, c’est là que la majorité des gens se retrouvent et c’est toujours grouillant d’activités les jours de courses. Il y a des taxis qui n’arrêtent pas d’arriver et de repartir pour déposer et récupérer des clients. Plus loin, il y a les stands de zwé piké où il y a toujours une petite foule autour des gens qui lancent des fléchettes sur un panneau, pour essayer d’atteindre les chiffres correspondant à des numéros sur lesquels ils ont misé. Il y a aussi l’espace où se trouve le carrousel sur lequel les enfants peuvent s’asseoir et faire quelques tours de manège. Aux alentours, on trouve des marchands qui vendent des jouets en fer-blanc qu’ils ont, eux-mêmes, fabriqués et des chevaux en bois colorés dotés de deux roues et d’un long manche qu’on utilise pour les guider.

Puis, il y a les étals d’où émane un véritable parfum de nou péi, avec un large choix de choses à manger : dholl puri, baja, gâteaux piments et samoussas ainsi que riz frit, pain tikka et boulettes, sans oublier le fameux briani lékours. En attendant le départ de la première course, les gens s’arrêtent parfois pour manger et se désaltèrent avec un bon verre d’alouda ou de jus glacé. Au cours de la journée, ils rencontreront aussi des marchands circulant avec des kalamindas, pistaches grillées, poudinn may ou koko rapé.

La plaine accueille également des familles qui viennent en van ou en camion, apportant avec eux leurs chaises et leur deksi briani pour pique-niquer au milieu du Champ-de-Mars. Dans le temps, on pouvait aussi traverser la piste pour aller sur le flanc de la montagne pour assister aux courses sous les arbres avec une vue splendide sur la ligne droite finale.

Une partie du public achète des billets pour suivre les courses à partir des loges. Elle a alors accès aux paddocks où les chevaux font leur ronde de présentation en attendant d’être bridés et sellés. C’est l’occasion pour ceux qui s’y connaissent d’évaluer la forme des concurrents en observant la couleur de leur robe de même que leur aisance à la marche. On y découvre aussi les jockeys qui piloteront les chevaux, ces petits bonhommes portant des casaques et des toques colorées, flanquées de grands pois rouges ou d’étoiles correspondant aux couleurs des propriétaires. Dans les paddocks, la mode est toujours au rendez- vous parmi les propriétaires, entraîneurs et membres d’écuries : les hommes portent leurs beaux costumes tandis que les femmes se parent de leurs plus belles robes. Lors des journées des courses classiques, elles portent parfois de grands chapeaux et se laissent prendre en photo par des photographes de presse.

Mais les vraies stars des courses hippiques restent les chevaux, les champions d’aujourd’hui et ceux d’hier dont les noms sont à jamais gravés dans la mémoire des turfistes. Les Azul, Laldheer et autres Noble Salute sont l’équivalent des Amitabh Bachchan et Rajesh Khanna qui ont fait rêver les foules qui se déplaçaient au Champ-de-Mars pour les voir.

Le principal sujet de conversation reste toutefois les tuyaux, partagés entre les turfistes qui ont suivi l’entraînement des chevaux et ont cru déceler ceux qui détiennent la forme ; ceux qui ont analysé le temps des chevaux sur le parcours du jour, le poids qu’ils porteront, leur ligne au départ, la valeur des concurrents et pensent avoir détecté quelques informations intéressantes, et, finalement, ceux qui connaissent des gens qui connaissent des gens et qui finn tann kiksoz.

Au cours de la journée, on va les voir dans un coin murmurant des timings loin des oreilles indiscrètes, soit en conversation sur leur téléphone, soit se passant discrètement des bouts de papier sur lesquels sont gribouillés avec une écriture incompréhensible des noms de chevaux. Parfois, on voit quelqu’un dans la plaine communiquant avec un autre de l’autre côté de la piste ou dans les loges rien qu’avec des gestes de la main. «Ki to’nn tandé twa ?» et à celui-ci de répondre en lui montrant d’abord 4 doigts et ensuite 2, voulant dire 4e course, 2e cheval. Tout ce beau monde se retrouvera régulièrement auprès des stands des bookmakers où une foule de zougaders se ruent pour placer leurs mises selon la cote affichée sur des grands tableaux.

Le déroulement d’une journée de courses est marqué par des messages dans les haut-parleurs informant des changements de poids que porteront les chevaux et les retraits et des clairons à intervalles réguliers, d’abord annonçant aux jockeys qu’ils doivent seller leur monture, puis leur demandant de se mettre en selle, et finalement un dernier annonçant au public que les chevaux vont sortir en piste. On remarque alors un mouvement de la foule pour se rapprocher des rails longeant la piste afin de voir les chevaux de près. On a beau avoir été aux courses de nombreuses fois, l’apparition des chevaux ne manque jamais de vous couper le souffle tant le cheval est un animal majestueux et magnifique.

Les partants passeront devant le public pour se diriger vers les stalles de départ qu’ils vont intégrer sous les ordres du starter. Comme un parent dont l’enfant va prendre part aux examens du CPE, vous ressentez alors une petite crainte. Vous espérez que votre favori prendra un bon départ et pourra courir dans son pas, comme il affectionne. Mentalement, vous lui filez des conseils du genre : «Ne les laisse pas t’enfermer sur les barres, petit !»

Le moment avant le départ est chargé d’émotion. Il y a un grand silence à travers tout le Champ-de-Mars. Chacun retient son souffle. On a l’impression que le temps s’arrête. En levant la tête, on voit des gens dans les loges, sur les grillages, sur des maisons autour, sur des arbres, des parents portant leurs enfants sur leurs épaules. Ils ont tous l’attention rivée sur les stalles du départ, c’est une communion parfaite.

Puis on entend un bruit sec, les stalles s’ouvrent et les chevaux s’élancent. Dans le haut-parleur, la voix du commentateur dit : «Les voilà partis !» Tout de suite, du regard, vous cherchez votre favori que vous suivrez des yeux pendant toute la course. Lorsque les chevaux seront de l’autre côté de la piste, vous ne verrez plus que les toques des jockeys, puis plus rien pendant un long moment. Ensuite, ils réapparaissent, arrivant aux poteaux des 600 mètres où les choses s’animent. Après avoir passé le tombeau Malartic, puis la rue du gouvernement, ils s’apprêtent à aborder le dernier virage pour entrer en ligne droite. Votre gorge se serre, votre coeur se met à battre plus vite. Autour de vous, des visages se crispent. Une montée d’adrénaline envahit la foule qui acclame les chevaux. Les cris d’encouragement fusent de toutes parts. Les bruits de sabots deviennent de plus en plus forts. Le public fait des bonds pour voir l’emballage final. Et c’est l’euphorie totale lorsque les chevaux passent le but dans un brouhaha indescriptible.

La journée de courses terminée, les gens prennent aussitôt la sortie pour éviter la grosse foule et avoir un bus pour rentrer. Certains ont l’air joyeux et s’arrêteront en chemin pour prendre un pot afin d’arroser leur victoire. D’autres ont la mine déconfite, on les entend dire: «Tourné zorey, dernier fwa mo met lipié dan Senn Mars.» Une promesse qui tiendra jusqu’à jeudi 13 heures, l’heure de la sortie du programme officiel de la prochaine journée de courses.


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