Une histoire de Nanda Pavaday : le terrain de football !


Préambule : Nanda Pavaday nous fait retrouver dans ses écrits l'atmosphère de Maurice "letan lontan", celui de son enfance ! Retrouvez-le sur http://www.tizistwarnoupays.com/

Laplenn football

En ce temps-là, les enfants jouaient au football partout où l’on pouvait taper dans un ballon. Dès qu’ils rentraient de l’école, les jeunes du coin se rejoignaient dans la rue pour des matches qui duraient jusqu’à la tombée de la nuit ou jusqu’à ce que la maman du type à qui appartenait le ballon l’appelât pour venir faire ses devoirs.

À cette époque, il n’y avait pas beaucoup de voitures sur les routes, les rues étaient libres de toute circulation. Les enfants plaçaient des pierres, leurs sacs ou leurs vestes roulées en boule en guise de poteaux de but. Lorsqu’une voiture s’approchait, les joueurs bougeaient rapidement les pierres et se serraient contre les murs pour la laisser passer. De la même manière, on s’arrêtait de jouer et chacun gardait sa position, comme lors d’un mannequin challenge, lorsque quelqu’un traversait le terrain pour aller à la boutique. Parfois, si c’était la jolie voisine, les mecs se tenaient tous droits et la suivaient du regard et pendant un instant le match était oublié.

Au cours du jeu, il arrivait parfois que le ballon atterrisse dans la cour d’un voisin. À ce moment, c’était au garçon ayant effectué le tir d’aller le récupérer, accompagné du propriétaire du ballon. S’il y avait un chien dans la cour, ils restaient devant la porte et criaient : «Madam! Madam!», jusqu’à l’apparition du ou de la propriétaire. Il y avait des voisins gentils qui te rendaient le ballon de bon cœur mais parfois le voisin se mettait en colère en voyant que la balle avait brisé une vitre de sa fenêtre. Il confisquait alors le ballon, ou pire, le crevait à coups de couteau.

S’il n’y avait pas de chien dans la cour, un des gars faisait le guet pendant qu’un autre escaladait le mur. Sinon, le plus petit du groupe avait la possibilité de se rendre utile en se faufilant à travers un trou dans la clôture pour aller récupérer le ballon et revenir à toute vitesse. Ses amis, pour l’embêter, criaient : «Madam, get voler dan ou lakour !»

Les matches de foot ne se tenaient pas seulement dans la rue, parfois lorsqu’un des voisins avait une grande cour, tout le monde s’y retrouvait pour jouer. Dans la cour, il y avait beaucoup d’arbres et un pié papay servait de poteau de but, ou un pié banann, pié longann ou pié mang … Au cours de ces matches, il fallait souvent courir après le ballon et faire une talonnade pour l’empêcher d’aller sur la route principale. Malgré tout, il lui arrivait de se retrouver sous les roues d’une voiture, obligeant le chauffeur à freiner brusquement. Le gars le plus grand de taille devait alors se pencher sous la voiture et allonger sa longue jambe pour essayer d’atteindre le ballon avec le pied. D’autres fois, il atterrissait sur un arbre, il fallait alors soit grimper dans l’arbre ou utiliser un long bâton pour le faire descendre. Et le soir, en rentrant, tu te faisais gronder par tes parents qui t’ont surpris en train d’escalader un mur ou en train de grimper sur l’arbre.

Lorsqu’on voyageait à travers l’île, on pensait toujours aux divers endroits où l’on pouvait jouer au foot : la cour de l’école, les terrains vagues, les ruelles, les impasses sous un lampadaire idéalement placé, les chemins en pente, sous la boutique, sur le toit de la maison, dans la maison, dans le garage, sur la terrasse, anba latant maryaz entre les jeunes invités, sous le soleil, sous la pluie, dans la boue, sur le sable au bord de la mer. L’envie de taper dans un ballon était difficile à maîtriser et, à un moment, on se laissait tous aller à jouer des matches pieds nus, en savate, ou en soulié tennis, soulié tanga, soulié maryaz, soulié botinn, soulié Stan Smith, soulié talon, en short, en tracksuit, en jeans, en gabardine, en pantalon retroussé jusqu’aux mollets, en pantalon retroussé jusqu’aux genoux, en pantalon retroussé jusqu’aux cuisses, en T-shirt, en chemise, en manteau, en chemise ouverte, torse nu avec son pull attaché aux reins.

On jouait à des matches de foot avec boul lapo, boul plastik, boul larkansiel, boul papié, boutey plastik, des bouchons, et même avec des balles de tennis ou de ping-pong, des ballons de volley-ball et de basketball. Certains matches se jouaient à deux, soit entre deux frères, le grand et le petit, ou entre le papa et son fils, entre deux cousins, deux voisins, deux camarades d’école. À deux on jouait piké barré et à trois personnes, on jouait à rayé met goal. Un des trois était le goal-keeper et les deux autres essayaient de dribbler pour tirer vers le but et marquer. À quatre et ou plus, les équipes s’organisaient avec des responsabilités de défense et d’attaque. On jouait alors des matches de 2 contre 2, 3 contre 3, 4 contre 4, etc. Parfois, dans les cours d’écoles, il y avait même des matches où une centaine d’élèves se retrouvaient sur un terrain à courir derrière un ballon comme une meute d’affamée, pourchassant celui qui avait le ballon, comme dans une espèce de danse tribale dans une jungle de pieds et de bras, où pleuvaient, surtout, des coups que tu prenais dans les chevilles.

Avant les matches, la sélection des joueurs se faisait et chacun tenait à avoir les meilleurs dans son équipe. Le poste de goal-keeper était souvent alloué au plus mauvais joueur de l’équipe, le type qui s’est joint aux autres plus pour faire partie du groupe que pour ses talents de footballeur. Et, comme en plus, il portait souvent des verres qu’il enlevait pour jouer, il ne voyait pas grandchose durant le match et prenait beaucoup de buts. D’autres fois, il montrait peu d’intérêt au jeu et voulait partir avant la fin du match. Une fois au collège, notre équipe a pris un but lorsque le gardien et son défenseur ont quitté leur place pour aller cueillir des goyaves dans les buissons derrière le terrain de foot.

Le joueur le plus habile jouait souvent en milieu de terrain de manière à pouvoir à la fois protéger sa défense et monter en attaque pour effectuer des passes et des tirs de loin. Le poste d’avant-centre était souvent occupé par le plus paresseux du groupe, celui qui marquait toujours des buts vey séké ; sur l’aile droite il y avait souvent un type rapide qui courait tout le temps sans jamais se fatiguer ; sur l’aile gauche, un gaucher qui aimait dribbler des joueurs en emportant le ballon loin des limites du terrain obligeant les autres à rester là à attendre qu’il veuille bien revenir. Il y avait souvent un monsieur d’un certain âge qui venait assister aux matches et à qui on demandait : «Ou pou zwé ton ? Pé mank zwer là.» Il prenait alors place à l’arrière sur les ailes où il gardait bien sa position, faisait des passes précises et se laissait aller à quelques petits gestes techniques au cours du match. À la fin, les jeunes lui disaient :«Ou zwé bien ton, teknik la ankor lamem. Sémenn prosenn ou révini, bizin ou dan lékip-la.» Finalement, comme arrière central, il y avait la grande gueule du groupe qui passait son temps à chambrer l’adversaire et à qui on demandait de surveiller le meilleur joueur adverse, ce à quoi il s’attaquait toujours avec un excès de verve en commettant des fautes, ce qui faisait que les matches se terminaient en bagarre entre les deux équipes.

Ces matches de foot avec nos amis font partie de nos meilleurs souvenirs d’enfance, l’insouciance d’une époque bénie. Aujourd’hui, les espaces de jeux sont rares, les enfants restent chez eux à jouer à des jeux vidéo. Des fois, lorsque tu aperçois des jeunes en train de disputer un match, tu ne peux t’empêcher de t’arrêter pour les regarder, et lorsque le ballon sort hors des limites du terrain, tu as un peu envie qu’il roule jusqu’à toi, afin que tu puisses le renvoyer d’un grand coup de pied et montrer que tu as toujours ta fameuse frappe du gauche.


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